Trajet

Ne pas oublier ses clés à l’intérieur. La porte claque. Si, par malheur, le trousseau ne se trouve pas dans ma poche à cet instant précis, je suis bon pour faire venir un serrurier et lui laisser la moitié de mon salaire mensuel. Les portes sans poignées. C’est censé être sécurisant. C’est surtout très angoissant.

Sur mon palier la femme de ménage de l’immeuble s’active. Un coup d’aspirateur, un coup de chiffon sur les vitres. Sans oublier le traditionnel bonjour qu’elle m’adresse quotidiennement. Je lui retourne, presque amicalement. A se croiser plusieurs fois par semaine, il pourrait me sembler qu’une certaine relation cordiale s’est nouée entre nous. En réalité, tout au plus, il s’agit de politesse et d’image.

L’ascenseur ne fonctionne pas. Tant mieux. Je me suis juré hier soir de prendre les escaliers dès que possible. Ce matin encore, ce ventre que je voyais poindre dans le miroir au travers d’une chemise trop petite me rappelait à mes résolutions. Combien de jours avais-je tenu la dernière fois ? Ou peut-être faut-il compter en heures.

Mécaniquement, je relève ma boite aux lettres. Je l’ai déjà fait hier soir et le facteur n’est évident pas repasser dans la nuit. Mais, qui sait ? Un message personnel, un colis peut-être. Ce geste est en fait inconscient. Je ne l’anticipe pas, je ne le réfléchis pas. Je le fais. Simplement.

Enfin j’ouvre la porte qui donne sur la rue. Du silence qui régnait dans le hall d’entrée je passe au vacarme de la ville. Ici les livraisons, là les enfants que l’on emmène à la crèche. A peine ai-je posé un pied sur le trottoir qu’un homme, en costume, cravate, chaussures cirées, me bouscule et grommelle dans son écharpe en soi. Je croise des collégiens qui rigolent à gorges déployées en observant le smartphone de l’un d’eux. Il y a aussi cette petite vieille avec son caddie qui se dirige vers le supermarché du coin de la rue.

Au passage piéton, je prends un malin plaisir, inexplicable, à forcer la priorité qui m’est due sur les voitures pressées. Voyant arriver le véhicule, je m’engage sur la voie, sans marquer aucun ralentissement de prudence. J’adresse au conducteur qui vient de freiner plus ou moins brusquement un regard de mépris. Pourquoi fais-je cela ? L’idée de devoir plier face à l’injustice m’insupporte. Alors je prends un risque. Et je continue ma route, satisfait d’avoir probablement donné une leçon de civisme.

La bouche de métro pointe au bout de la rue. Je jette un coup d’oeil à la vitrine d’une épicerie. Je me regarde, je m’analyse, je me compare. Je vois cette chemise trop courte, ce jean froissé, ces chaussures usées, cette malette décolorée, ce visage fatigué, ces cheveux trop peu nombreux. J’esquisse un sourire à mon reflet, pour me donner du courage.

Les portiques du métro se dressent à présent devant moi. Je sors ma carte d’abonnement, la présente. Les portes s’ouvrent et me laissent pénétrer dans ce nouvel environnement. Ici, il n’y a plus guère de rires d’adolescent, de vitrines ou de leçons à donner. Juste la routine. Des visages fermés, des casques ajustés, et des regards baissés.

L’éternelle alarme qui annonce la fermeture des rames avant le départ, et la course qui précède. Comme si, tout d’un coup, la chose la plus importante de votre univers était de prendre ce métro. Pas celui d’après. Si vous n’y parvenez pas, vous sentez le regard moqueur des voyageurs ayant réussi l’exploit. Je jette un oeil aux panneaux lumineux. Le prochain train arrive dans deux minutes.

En attendant, je fais les cent pas sur le quai. Je feuillette un journal gratuit qu’un étudiant fauché m’a distribué quelques minutes auparavant. Les nouvelles sont mauvaises, d’où qu’elles viennent. Au bout du tunnel, deux phares éclairent petit à petit les rails. Le wagon est bondé. Peu importe. Je force l’entrée et me retrouve coincé entre un fauteuil roulant, une poussette, et quelques travailleurs en transit.

Cinq stations. L’accélération, la vitesse de croisière, l’annonce, le freinage, l’ouverture des portes, l’alarme, la fermeture et de nouveau l’accélération. Quatre stations.

Mon esprit divague. Je pense à ma liste de tâche à faire aujourd’hui. Rappeler ce client, rédiger ce rapport, caler ce rendez-vous. Je n’ai pas mis de cravate aujourd’hui. Il y aura sans doute des reproches, ou des remarques. Trois stations.

Je mangerais à mon bureau. Il y a tant de choses à terminer. J’ai mis un reste de risotto dans un Tupperware que je ferai réchauffer dans le micro-onde de la salle de repos du bureau. J’en profiterai pour regarder une série sur Netflix, discrètement. Deux stations.

J’ai eu mes parents au téléphone hier soir. Ils avaient l’air fatigués. Ils vieillissent. J’ai de plus en plus l’impression que je les dérange quand je vais les voir les week-ends. Ils mettent toujours les petits plats dans les grands, comme s’ils recevaient une personnalité importante. Je ne suis après tout que leur fils. La simplicité d’un petit repas, d’une promenade et d’une discussion avec eux me suffit amplement. Une station.

Je serre ma malette dans mes mains. L’objet le plus précieux à cet instant. Elle contient mes papiers, quelques dossiers, le fameux Tupperware. Mon téléphone vibre dans la poche intérieure de ma veste. Signe que l’on arrive bientôt, puisque je capte de nouveau le réseau. Le freinage. L’ouverture des portes. Un nouveau quai.

Je parviens difficilement à sortir le téléphone de ma poche. Alors que je m’acharne à réussir cette épreuve, mes yeux se portent un couple qui s’embrasse passionnément sur le quai. Il est jeune, elle est belle. Ils sont amoureux. Peut-être se séparent-ils pour la journée ? Peut-être l’envie de s’enlacer était-elle trop forte ? Ils sont touchant, en tout cas. Une larme coule sur mon visage.

Je reste bloqué là, debout, immobile, à les contempler. Les phares du métro suivant apparaissent dans le tunnel. Mon cerveau se brouille. Je m’approche du quai. Je saute sur les voies. Mon téléphone vibre à nouveau dans ma main ma rappelant qu’un message est arrivé. J’entends le klaxon, le bruit des freins crissants. Je vois le regard du conducteur, effrayé.

Inconsciemment, je pose les yeux sur mon écran, comme pour ne pas vivre l’instant. Le message apparaît. « Oublions le passé, les disputes. Recollons les morceaux. Je t’aime ».

By | 2018-03-13T12:13:03+00:00 mars 13th, 2018|Fictions|0 Comments

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