Comprendre la Russie

Ce dimanche 18 mars 2018 avait lieu l’élection présidentielle russe qui a vu la victoire de Vladimir Poutine dès le premier tour, et qui marque donc le commencement de son quatrième mandat à la tête d’un pays-continent : la Russie.

Le même jour, France 5 diffusait un documentaire réalisé par Anne Nivat, grand reporter, intitulé « Un continent derrière Poutine ? », complément au livre du même nom. La journaliste y parcourt la Russie de Vladivostok à Saint Petersbourg et questionne l’ensemble de la société russe sur sa vision des « années Poutine ».

Ici le prêtre orthodoxe au Birobidjan, là la vendeuse ambulante dans la campagne moscovite. Retraités, entrepreneurs, familles, homosexuels, tous reflètent le caractère complexe d’une culture méconnue et bien trop souvent caricaturée.

Pro-Poutine ou non, le russe nous raconte alors son histoire, personnelle, intimement liée aux incessantes évolutions des vingt dernières années. Au fur et à mesure des interviews, l’âme russe se dévoile. Comment reprocher à un peuple ayant tant souffert d’accorder sa confiance à un gouvernement qui semble lui avoir tout donner ?

Sur ce point, notre vision occidentale, quoiqu’éclairée par un esprit critique propre aux sociétés libres, demeure pourtant étriquée et reste indubitablement influencée par le prisme médiatique et les débats philosophiques.

Il y a 10 ans, je n’avais encore jamais mis les pieds en Russie. L’image que j’en avais était celle d’un pays gris, pauvre, corrompu. J’imaginais l’agressivité, la peur et les menaces permanentes. Certaines de ses images sont sans doute vraies, toutes nuances, pourtant obligatoires, écartées. Mais faut-il pour autant plaindre les russes ?

Il y a quelques années, j’ai rencontré une jeune femme, russe, qui allait devenir mon épouse. Comme dans toute relation, vint le moment pour moi de rencontrer sa famille. J’aime les voyages et les découvertes. Mon visa en poche, je prenais l’avion pour un périple, aujourd’hui « banal » pour moi, mais incroyable à l’époque.

D’abord il y eut Moscou, l’immense, l’intense. De hauts buildings, de larges avenues sans horizons, des quartiers dédiés à la gloire passée et des banlieues dortoirs. La Place Rouge bien sur, le Kremlin, le théâtre Bolchöi,… Une ville propre, presque aseptisée. Une capitale moderne, qui vit à 100 à l’heure, 24 heures sur 24.

Le moscovite est un citadin, pur et dur. Il habite une gigalopole, dont il ne sort presque jamais. Comparables à nos grandes villes occidentales, Moscou est un territoire déjà à part. Les gens sourient peu, les métros sont bondés et les rues constamment embouteillées. La ville est riche et cela se voit. Ici, pas de réels problèmes d’argent pour les travailleurs. Alors, certes, il faut souvent se contenter d’un appartement modeste, dans un bloc des quartiers excentrés. Pourtant, la misère semble absente. La raison, sans doute, à une politique urbaine cherchant à « cacher » le phénomène.

Mon épouse est originaire d’une région (un oblast) situé à 1.500 kilomètres de la capitale, dans un endroit relativement reculé. La Russie profonde à laquelle on accède après un voyage en train-couchette de plus de 24 heures. L’occasion pour moi d’entrer en contact avec cette population qu’Anne Nivat a si remarquablement dépeinte.

Je faisais le voyage dans un wagon relativement spacieux, étant donnée la situation. Les autres voyageurs, dès qu’ils eurent compris que je venais de France, m’entourèrent d’une bienveillance incroyable : celui-ci m’apportait du thé, celui-là du saucisson. Mon accent les amusait.

Au cours du trajet, le train s’arrête parfois, dans de toutes petites stations. Quelques échoppes improvisées vous permettent de vous restaurer, d’acheter quelques souvenirs. Le documentaire d’Anne Nivat me permet de comprendre ce qui se cache derrière les sourires des vendeuses : une retraite insignifiante, une vie difficile, mais une vie tout de même.

Enfin il y a l’accueil, au bout du voyage. Une belle famille dont la totalité des membres me fera l’honneur d’une accolade, une embrassade ou de quelques cadeaux dont la préciosité m’est énorme aujourd’hui. J’ai vécu plusieurs semaines avec eux et j’ai connu leur quotidien, fait de quelques bouts de chandelles parfois.

Les plaisirs somptuaires sont rares. Il faut sans cesse travailler, mais aussi trouver de nouvelles sources de rémunération : vendre des pastèques sur un marché, abattre des sapins de noël,.. Les repas sont abondants, loin de la frugalité imaginée. Les soirées se font en famille, autour d’un chachlyk et d’une lampée de vodka. Il y a beaucoup de rires. On se préoccupe en permanence des besoins de son voisin.

Aucune plainte, jamais. Au contraire. Tous les russes que j’ai rencontré, s’ils sont conscients que la vie pourrait être meilleure, ne perdent pas de temps en râlements ou en désespérance. Appelez-ça de la fatalité, moi je parlerai plutôt de réalisme brut. Cette sensation que, finalement, à quoi bon se battre lorsque la vie est bien meilleure que celle de nos parents ?

La spiritualité joue également son rôle dans ce système. Les russes s’accrochent à leurs églises, leurs temples. On pratique des rituels, rassurants.

De mon expérience, la politique n’est que rarement un sujet de discussion. Les anciens sont parfois nostalgiques d’une utopique URSS, les actifs se concentrent sur l’instant présent et sur les moyens de vivre et les jeunes, accrocs aux nouvelles technologies, se moquent bien de toutes ces histoires. Pour la plupart, ils n’ont connu que Poutine.

Bien entendu, ils ne sont pas dupes : ils voient les routes délabrées, les salaires toujours plus bas, les services toujours plus médiocre, et la corruption toujours plus étendue. Mais de la même manière, il sont conscients qu’à de rares exceptions près, aucune opposition crédible ne peut aujourd’hui contester le pouvoir du Kremlin. Alors, ils ont tellement soufferts qu’ils aspirent à la tranquillité. Et cette tranquillité, ils la trouvent sous une forme de passivité.

Et puis il y a cette fierté d’appartenir à l’un des plus grands peuples du monde. Une Histoire d’une richesse quasiment incomparable, faîte de victoires militaires et de complots politiques;

Ne plaignez pas les russes, mais ne les jugez pas non plus. Le plus grand pays du monde, territorialement parlant, ne peut pas se résumer à de simples poncifs philosophico-humanistes. Le russe est russe. Et c’est bien là son principal atout !

Et ça, Anne Nivat l’a parfaitement compris !

By | 2018-03-27T17:20:29+00:00 mars 27th, 2018|Opinions|1 Comment

One Comment

  1. Guyard 28 mars 2018 at 7 h 38 min - Reply

    Eh bien voilà il suffit d’y aller au lieu d’écouter les sempiternelles « informations » sur ce pays.

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