Marius, mon arrière-grand-père, un inconnu dévoilé

Chaque famille, me semble-t-il, détient ses secrets. Des histoires dont on parle pas, des noms prononcés en chuchotant, ou encore des évènements dont il faut taire l’existence.

Chez moi, c’est un arrière-grand-père que l’on cherchait à cacher. Pour d’obscures raisons, ma mère et moi ne connaissions que son prénom, Marius, son nom de famille, transmis à son fils, puis à ma mère), et une « histoire » : il était marié à mon arrière-grand-mère, avant de divorcer, cette dernière entretenant auprès de sa fille et de sa petite fille une réputation, pour son ex-conjoint, de « loubard ».

Bien sur, ma mère a cherché à savoir ce dont il retournait exactement. Les portes sont restées closes. Tout au mieux a-t-elle su qu’il était décédé avant sa naissance, effaçant, avec cette disparition, tout regret de ne jamais l’avoir rencontré.

Les choses auraient pu en rester là et sa réputation perdurer. Sauf que…

Sauf que je suis passionné de généalogie, cette science qui permet l’étude de son histoire ancestrale et familiale. Avec les développements modernes, il est devenu de plus en plus aisé aujourd’hui de retracer le parcours d’un ancêtre. Et voilà comment je me suis retrouvé à cheminer dans les pas de cet arrière-grand-père méconnu, et qui mérite sûrement une réhabilitation, que je m’apprête à lui offrir présentement.

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Le voyage commence par l’acte de naissance de mon grand-père, le fils de Marius. Ce document me fut gracieusement communiqué par la mairie du lieu de la naissance. J’y apprends que Marius a 23 ans lors de la naissance de son fils et que ma grand-mère en a 22. Ces indications me permettent de cadrer une période de naissance pour chacun d’eux, ainsi que de restreindre les recherches concernant l’année de leur mariage.

Je sais, par ma mère, où est née mon arrière-grand-mère. Une recherche en ligne me permets de trouver rapidement son acte de naissance. Sur cet acte, en marge, je lis les mentions de 3 mariages et 2 divorce, une arrière grand-mère très en avance sur son époque !

Le premier mariage, c’est avec Marius. L’acte de naissance me donne la date du mariage ainsi que le lieu de célébration des noces. Je retrouve rapidement l’acte sur les registres d’état-civil disponibles en ligne. Premier trésor : non seulement j’apprends l’identité des parents de Marius, mais l’acte m’indique également la date et le lieu de naissance de ce dernier.

Ma famille maternelle étant originaire d’un endroit très précis, je consulte les tables annuelles, qui recensent les listes de mariage, naissances et décès pour chaque commune, entre les années 40 et 53, année de naissance de ma mère (qui n’a pas connu Marius). Je tombe sur la date de décès de Marius.

Sa date de naissance me permets de consulter son registre militaire ou registre matricule, bourré d’informations à son sujet : affectations, domiciles successifs, etc. Ce registre militaire m’indique plusieurs condamnations de Marius, dont une qui m’intrigue particulièrement : il aurait commis un « homicide par imprudence ».

Une escapade aux archives départementales, et plus particulièrement dans les cartons judiciaires, me permets de retrouver le dossier lié à cette affaire et notamment le dossier d’instruction, où figure des photos de Marius.

Je décide également de remonter la branche parentale de Marius et retrouve, au gré de mes recherches, la trace de ses parents et grands parents, notamment : actes de naissance, actes de décès, mariages, registres militaires, registres notariés, etc.

L’ensemble de ces sources me permets de retracer, relativement précisément, l’ensemble de la vie de Marius. Je comprends que cet homicide doit sûrement être la raison pour laquelle il est le « chat noir » de la famille. Mais je veux en savoir plus. Méritait-il d’être mis au banc de sa propre famille ?

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Marius est né le 14 avril 1895. Ses parents, Pierre et Pauline, habitaient enfants sur le même palier. La proximité des deux familles a nécessairement rapproché cette femme et cet homme, qui devaient vraisemblablement partager leurs jeux et leurs secrets. Leur mariage eut lieu le 30 décembre 1893 : ils avaient respectivement 21 et 19 ans. Ils emménagèrent dans leur propre appartement, à quelques centaines de mètres de là où ils grandirent.

Peu après la naissance de Marius, Pierre tomba gravement malade. Il s’éteignit définitivement le 6 juillet 1896, trois mois après le premier anniversaire de son fils. Marius n’eut jamais le moindre souvenir de son père.

Pauline, que l’on peut imaginer dévastée, retourna alors vivre chez ses parents. En face, sur le même palier, Pierre n’apparaîtrait plus. Elle sombra dans une forte dépression. Le matin de Noël de l’année 1900, Pauline ne se réveilla pas, probablement suite à une prise de médicaments trop importante. Fut-ce Marius qui découvrit sa mère étendue et inerte ? Toujours est-il qu’à 5 ans et demi, il devenait orphelin.

Il resta quelques années chez ses grands-parents maternels, mais ces derniers décédèrent également. Pour une raison inconnue, son grand-père maternel, veuf ayant refait sa vie, ne s’occupa pas de lui. A 10 ans, il se retrouva en foyer, en orphelinat.

Son dossier d’orphelinat fait acte de plusieurs fugues. A 16 ans, on le retrouva « chez une dame ». Enfant perdu, désorienté, qui devait traîner ses guêtres dans une époque mouvementée. La guerre frappa à la porte.

Il fut mobilisé lors de la 1ère guerre mondiale chez les Chasseurs à Pieds. Mais la guerre n’était pas faite pour lui. Il tenta par 3 fois de déserter : il avait déjà trop connu la mort pour l’affronter à nouveau. Il fut systématiquement rattrapé et jugé par un conseil de guerre.

En 1916, l’ennemi attaque sa tranchée. Grâce à une « manoeuvre remarquable de ravitaillement», il permit à son unité de défendre et conserver la position. Dans l’action, il prit un éclat d’obus à la jambe gauche qui le réforma définitivement et le laissa boiteux à vie.

Le retour à la vie civile fut compliqué pour lui qui n’avait pas fait d’études et qui, abîmé par la vie, malgré son jeune âge, se laissa influencer par des groupes d’individus pas toujours recommandables. Il se trouva impliqué dans des cambriolages de magasins, pour lesquels il faisait surtout office de guetteur.

Il livrera la clé de la boutique où il travaillait comme vendeur à l’un de ses amis pour que ce dernier puisse « se servir » à volonté;

A cette époque, il rencontre Jeanne. Il est beau, malgré son handicap. Elle remplit tous les canons de beauté de l’époque. Elle est séduite par son côté rebelle, émue par son histoire dramatique. L’amour fit le reste, et de leur union, scellée par un mariage, naquit André, mon grand-père.

Mais Marius vit avec les démons du passé. L’alcool et les larcins l’emmènent dans les profondeurs sombres de la nature humaines. Les accrochages avec Jeanne se transformèrent en disputes, les disputes en insultes, les insultes en coups, parfois. Qui a raison, qui a tort ? Peu importe, jamais, jamais, on ne lève la main sur son conjoint.

Jeanne demande, et obtient, le divorce, et la garde exclusive de l’enfant. Marius, couvert de dettes, résultat de condamnation successives à de fortes amendes, continue de tomber dans un gouffre sans fin. Il obtient malgré tout un poste de chauffeur de taxi auprès d’une compagnie privée.

Un matin de février 1930, il suit un tram avec son taxi et s’exaspère devant l’engin stationné devant lui. Il décide de dépasser l’appareil, accélère fortement pour pouvoir vite retrouver la chaussée, mais ne voit pas le passager qui descendait à cet instant précis et le renverse, le tuant sur le coup.

Il passera quelques mois en prison pour cet « homicide par imprudence », et surtout, sera condamné à une très forte amende et au paiement d’une pension à l’épouse et au jeune enfant du défunt. Marius est seul. Il n’a plus de famille, son avenir s’assombrit chaque jour.

Pourtant, en sortant de prison, il décide de reprendre sa vie en main. Il trouve un travail de cafetier, chez un de ses amis. Un jour, au comptoir, il y a Gabrielle. Elle est jolie Gabrielle, elle est douce, et célibataire. Elle a aussi 10 ans de moins que lui. Ils tombent amoureux l’un de l’autre.

Il n’y aura pas de mariage, Marius étant vacciné par l’institution, et Gabrielle comprenant que pour garder son bel abîmé elle doit accepter cette idée. Ils s’installeront dans un petit appartement, en centre-ville, où la vie sera désormais plus douce. Une petite Eliane viendra consolider leur foyer.

Ils vivront relativement pauvrement, Marius devant de fortes sommes d’argent à ses créanciers, mais parviendront tout de même à s’en sortir et à profiter, finalement, des joies de la vie.

A l’aube de la seconde guerre mondiale, son fils André viendra lui rendre un de ses rares visites. Il compte s’engager pour combattre. Marius connaît les horreurs de la guerre. Il tentera par tous les moyens de convaincre son fils de renoncer à son projet. En vain.

En 1941, Marius vit les évènements de loin. Il n’est pas très impacté par l’occupation. Il aspire à la tranquillité. Mais la maladie se déclare. La même que celle qui a emporté son père, 45 ans auparavant.

Il décède chez lui, dans son lit, le 4 avril 1941, en présence de Gabrielle et Eliane. Gabrielle lui survivra une dizaine d’année.

J’ai cherché Eliane, longtemps. J’ai finalement retrouvé son acte de décès, daté d’avril 2017. A quelques mois près, j’aurais pu la rencontrer. Elle aurait pu me raconter son père, qu’elle a connu petite fille.

Sans doute m’aurait-elle parlé d’un homme que la vie avait épuisé, mais qui avait eu la force de rebondir, de construire une famille sur les ruines d’une existence marquée par les décès, les maladies, les abandons et les addictions.

Marius était peut être quelqu’un difficile à apprivoiser, à comprendre ou même à aider. Mais je pense sincèrement qu’il mérite une belle postérité. Héros de guerre, malgré tout, père aimant.

Gabrielle n’avait pas les moyens de lui offrir une sépulture. Il fut incinéré, ses cendres répandues dans le Jardin du Souvenir. Depuis quelques mois, à ce même endroit, une stèle célèbre la mémoire de celui dont je suis fier de partager quelques gènes, et que j’appelle, sans honte aucune, mon arrière-grand-père !

A Pierre, Pauline, Marius, Jeanne, André, Gabrielle, Eliane.

A tout ceux qui ont fait qui je suis.

By | 2018-04-10T17:35:46+00:00 avril 10th, 2018|En Vrac|2 Comments

2 Comments

  1. Briqueloup 10 avril 2018 at 19 h 50 min - Reply

    Bravo pour ce portrait sensible, sûrement pas facile à écrire, il est particulièrement réussi,
    Je découvre ce blog que je vais suivre avec intérêt.

  2. Annemarie 11 avril 2018 at 20 h 21 min - Reply

    À nouveau je vous dit merci…merci pour ce oartage, merci pour ce récit magnifique sui se lit avec plaisir….vous avez réussi à nous rendre votre arrière grand père attachant…j aurai aime voir à quoi il ressemblait

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