Mensonges

N’avez-vous jamais menti à vos proches ?

Je ne parle pas de ces petits mensonges, parfois quotidiens, sur des sujets relativement insignifiants, Non. Je parle ici de vrais mensonges, de ceux qui feraient basculer votre vie s’ils étaient découverts.

Non ? Vraiment jamais ?

Francis MARRES lui, il mentait. Tous les jours. Sur son passé, sur son argent, sur son travail. A ses amis, à ses parents, à son épouse, à ses enfants. Et cela a duré près de 20 ans.

Un jour, le fardeau fut trop lourd à porter. Le poids du mensonge devint insupportable. Il peut certes rendre la vie plus facile et le reflet dans le miroir plus attrayant. Mais l’angoisse de la découverte, le frissonnement qui devait parcourir son échine à chaque seconde, la culpabilité de trahir les siens, sont beaucoup plus destructeurs.

Fallait-il alors supprimer tout ce qui lui était cher afin de faire disparaitre la silhouette idéale, mais fantasme, et pour ne jamais voir la déception dans les yeux de ceux qu’il aimait…

Et vous, qu’auriez-vous fait ?

Juin 1975, faculté de médecine de Lyon. Francis MARRES, comme tous ses camarades, vient chercher ses résultats d’examen, affichés dans les couloirs de l’Université. Il est en deuxième année de médecine. Il est brillant. Un peu solitaire. Il a le regard vide, il sait.

Il sait qu’il a échoué, qu’il ne s’est pas réveillé pour le dernier examen, le plus important. Ou peut-être s’est il réveillé à temps et qu’il n’a pas eu la force d’y aller. Il ne sait plus vraiment. L’échec à venir brouille son esprit. Il pense à ses parents qui financent ses études. A  ses professeurs, qui croyaient en lui. A Clotilde, qui ne pourra que refuser l’amour d’un perdant.

Il retrouve ses rares amis. Certains sourient. D’autres ont la mine pâle. Jour de résultats, ni plus, ni moins. On le prends par l’épaule : « Bon MARRES, toi, la question se pose pas, c’est bon ? ». Le premier mensonge, qui déclenchera l’avalanche. Oui c’est bon, oui il a réussi sa deuxième année, oui ses notes sont très bonnes.

Et il rentre chez lui, dans son petit appartement. L’air hagard. Il a menti et n’est déjà plus le vrai Francis MARRES.

Il aurait pu s’arrêter là. Ses amis auraient compris. Après tout, un rattrapage ce n’est pas si grave. Mais sa réflexion brouillée par la honte l’empêcha de faire marche arrière. Le piédestal en marbre d’étudiant brillant qu’il s’était forgé prenait des allures de socle d’argile et ça, il ne parvenait pas à l’accepter.

Alors il fête sa réussite avec ses parents.

Il ne se présente pas aux rattrapages de septembre et se réinscrit en deuxième année. La dépression est bien là, lancinante, rampante, trouvant dans le mensonge un adversaire pugnace. Francis MARRES a transformé son échec en réussite. Bien sur il culpabilise. Mais, sincèrement, ne savoure-t-il pas également, un peu ?

La nouvelle année débute. Francis MARRES brille par son absence dans l’amphithéâtre des 3e année. Il n’est pas plus présent aux cours de 2e année. En fait, il est prostré chez lui. Il passe ses journées devant la télévision. Il ne sort quasiment pas, ne contacte personne. Christian s’inquiète. Son ami n’a jamais été absent aussi longtemps.

Alors, un matin, il se présente au domicile de MARRES. Francis est là, l’air épuisé. Il a énormément maigri. Les deux copains discutent autour d’un café. On prends des nouvelles des uns des autres, on rigole. Et puis vient le temps d’aborder le sujet pour lequel Christian s’est déplacé : pourquoi cette disparition soudaine ?

Francis esquisse une larme. Il parle de son état dépressif, du journal qu’il lit et relit en permanence, de l’absence d’appétit, des symptômes apparus il y a quelques mois. Et puis, finalement, le couperet tombe. Le crabe.

Nom de Dieu… Un cancer. Des ganglions. Christian est KO debout. MARRES le rassure : les chances de survie sont bonnes, c’est un cancer avec lequel on peut vivre de nombreuses années. Mais le traitement est fatiguant. Il a besoin de repos, quelques temps. Christian repart. Francis reviendra une semaine plus tard à l’Université….assister aux cours de 3e année.

Pendant 12 ans, il continuera pourtant inlassablement de s’inscrire en deuxième année, sans jamais passer aucun examen

Francis a décidé d’annoncer son cancer à tout le monde : ses parents, ses amis, et surtout à Clotilde, sa cousine éloignée, étudiante en pharmacie, et dont il est éperdument amoureux depuis de nombreuses années. Elle a été touché par cette annonce. A tel point que les sentiments d’affection qu’elle ressentait à l’égard de Francis se sont peu à peu transformé en amour. Si la frontière avec la pitié semblait mince, Clotilde avait fini par s’accommoder de cette relation avec ce gentil garçon, prévenant, dont la réussite professionnelle lui assurerait en outre un avenir confortable.

Le cancer. Nouveau mensonge permettant à Francis, au choix, de gagner du temps ou d’obtenir la grâce de ses interlocuteurs à chaque fois qu’il se sentait acculé. Une fatigue soudaine, une douleur nouvelle, une prétendue hospitalisation prochaine…

Au fil des ans, il avait aseptisé sa vie sous les contours d’un schéma parfait. De brillantes études l’avaient mené à un poste prestigieux de docteur / chercheur à l’OMS à Genève. Mensonge. Il avait en outre obtenu une chair à l’Université de Dijon. Nouveau mensonge. Clotide l’avait épousé et deux magnifiques enfants avait complété ce tableau idyllique. Réalité.

Mais le mensonge, s’il était entré de façon impromptue dans la vie de Francis, avait fini par envahir ses journées, entièrement. A ce stade, il n’avait plus aucun espace de liberté. Il fallait assurer la crédibilité de sa situation professionnelle, tout autant que le train de vie de sa famille et sa réputation. Alors, le matin, il quittait le foyer pour se rendre à son travail imaginaire. Il s’installait dans les bibliothèques, les salles de conférence, pour étudier toute la littérature médicale et se forger de réelles compétences théoriques. Parfois il roulait, simplement, au gré du hasard. Il pouvait passer des heures sur une aire d’autoroute ou en forêt, à marcher.

Le soir, il rentrait chez lui, comme si de rien n’était, parlant d’une journée de travail qui ne s’était pas produite.

L’argent n’était même pas un problème. Il disposait d’une procuration sur le compte de ses parents, qu’il ponctionnait quotidiennement. Pour le reste, il prétendait connaître des placements avantageux en Suisse et parvenait à convaincre ses proches de lui confier de l’argent qu’il se chargerait lui même de faire fructifier. Quand on lui demandait des comptes, il gagnait du temps : les taux allaient augmenter, une sortie prématurée serait fortement taxée, etc.

Avec l’argent des autres, il achetait une grande maison pour sa famille, une belle voiture. Il partait en vacances dans de beaux hôtels.

Un jour, le père de sa femme, Roger, mourut d’une chute dans son grenier. Retraité, il voulait profiter de l’argent placé en Suisse par son gendre pour s’acheter une voiture sportive, faire construire une piscine pour ses petits enfants, etc. Il avait insisté auprès de Francis pour obtenir son capital. Impossible lui répondait-il, trop de frais… Il fut la dernière personne à voir Roger vivant, le jour même de l’accident.

Jamais Clotilde ne se préoccupa des comptes, des impôts, des dépenses. Elle n’ouvrait pas le courrier qui venait de la banque, ne répondait pas au téléphone quand le conseiller financier tentait de joindre le couple. Elle faisait confiance, aveuglément, à son mari.

L’argent venait pourtant à manquer, d’autant que Francis entretenait une maîtresse

Voyait-il dans cette relation extra conjugale une façon de laisser le mensonge de côté le temps de quelques coucheries ? Avec elle, il avait moins de contraintes, moins de justification à donner. Mais Sonia était aussi intelligente qu’exigeante. Elle voulait vivre une grande vie, faîte de réceptions et de dorures. Francis, ce grand médecin, avait du réseau et elle voulait en profitait. Il connaissait des ministres. D’ailleurs, elle devait accompagner son amant lors d’un dîner prévu avec un membre du gouvernement.

A la maison, Francis se renfermait depuis la mort de Roger. Clotilde s’en était aperçu, mais ses demandes d’explications restaient silencieuses. Le couple s’était installé dans une routine dont Francis savait qu’elle était précaire et vouée à la destruction. Son mensonge ne pourrait pas durer éternellement.

Et Clotide posait beaucoup de questions, trop de questions.

Tout arrêter pour enfin vivre la réalité

Un soir, à l’heure de se coucher, Clotide informa Francis que la banque l’avait appelé au sujet d’un découvert bancaire dont elle n’était pas au courant. Cette fois, Francis était acculé. Il prétexta avoir soif et descendit dans la cuisine. Dans les escaliers, sa vie défila. Mais quelle vie ? Celle du médecin ou celle du menteur. Il répétait des excuses, tentait de trouver les mots qu’il fallait prononcer. Il se saisit d’un rouleau à pâtisserie puis regagna la chambre conjugale.

Tout lui dire, maintenant. Ses études ratées, son état de santé excellent, son travail inventé, ses voyages à l’étranger bidons. Tout. Il voulait ouvrir la bouche. Aucun son ne sortit. Seul son bras se mit en mouvement. Le rouleau à pâtisserie fracassa le crâne de Clotilde qui s’écroula, morte, sur le lit. Par ce geste, Francis évitait de lire, un jour, la déception dans les yeux de son épouse.

Il resta toute la nuit à ses côtés, dévoilant l’intégralité de ses mensonges à un cadavre. Ses deux enfants se réveillèrent. Il leur prépara un petit déjeuner. Samedi matin. Ils réclamèrent de pouvoir regarder un dessin animé. Il accepta et les installa devant l’écran. Il toucha le front de sa fille et s’inquiéta d’une fièvre naissante. Elle devait aller se reposer dans son lit le temps que son père vienne lui donner un médicament. Elle obéit. Francis régla le silencieux sur sa carabine 22 long rifle au garage. Invitant à sa fille à se retourner dans lit pour lui administrer une piqûre, il lui tira deux balles dans la tête.

Son fils subit le même sort. Trois meurtres. Une famille décimée.

Il voulait nettoyer sa vie et ne pas subir les affronts du mensonge

Francis appela ses parents et s’invita à déjeuner chez eux. Après le repas, Francis accompagna son père au garage. Il récupéra au passage la carabine dans son coffre. Trois balles dans le dos et dans la tête. Trois coups furent encore tirés ce jour là : deux pour assassiner sa mère dans la chambre parentale, un pour le chien, tant aimé par sa fille.

Le soir, il retrouva Sonia pour le fameux dîner avec le ministre. En voiture, il fit mine de se perdre. Allant chercher une carte dans le coffre,  il gaza sa maîtresse avec un aérosol et voulut l’agresser. Quand elle évoqua ses propres enfants, il se mit à pleurer, la ramena chez elle, et rentra chez lui. Il passa la nuit à enregistrer sa confession sur une cassette vidéo.

Finalement, il avala de nombreux médicaments, aspergea son habitation d’essence, mit le feu, puis se coucha auprès du corps de Clotilde.

Les éboueurs passaient à cet instant précis

Les pompiers furent vite avertis qu’un incendie ravageait une villa. Il déployèrent de grands moyens et proscrirent rapidement le feu. L’un des pompiers entra dans la maison avant de hurler à ses collègues d’appeler des ambulances. Il y avait quatre corps inertes.

Maxime, 4 ans. Juliette, 7 ans. Clotilde, 33 ans. Francis, 34 ans.

On posa les cadavres sur des civières. Francis respirait encore. Le malheureux venait de perdre sa famille entière. On l’emmena en soins intensifs. Aucun des gendarmes présents ne voulait être celui qui, à son réveil, devrait le prévenir de la mort de son épouse et de ses deux enfants.

En attendant, quelqu’un devait se charger d’informer ses parents…

By | 2018-05-25T11:49:09+00:00 mai 25th, 2018|Fictions|0 Comments

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